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Témoignage: l'impact de la Covid-19 sur le droit à la santé en RDC

Paris, 27 mai 2021

Dans le cadre de notre série d'interviews de défenseurs des droits humains sur l'impact de la COVID-19, nous avons interrogé M. Maurice KASONGO WA BONDO.

Secrétaire Adjoint au Comité national des jeunes de la Solidarité Syndicale des Infirmiers de RDC, il a participé à notre formation en ligne sur les DESC en avril-mai 2021.

1. Quelle était la situation du droit à la santé en RDC avant la pandémie, y compris les défis?

La situation :

  • Déshumanisation des services et précarité des soins offerts;
  • Insuffisance de structures sanitaires (un total de 250 Hôpitaux Généraux de Référence pour couvrir un territoire de 2 345 000 Km2 et répondre aux besoins d’une population de plus de 80 millions d’habitants);
  • Les structures sanitaires existantes (datant de l’époque coloniale) sont vétustes et manque d’équipement ;
  • Aggravation de la situation épidémiologique et la résurgence des maladies jadis maîtrisées (Cholera, Ebola, Shikungunya…) et la survenue de nouvelles pathologies;
  • Augmentation du taux de mortalité suite aux avortements clandestins.

Les causes de cette situation:

  • Insuffisance des ressources financières allouées au secteur de santé (± 7% du budget national, bien loin de l’objectif de 15% que l’ensemble du continent s’était fixé à Abuja en 2001) ;
  • Système de financement du secteur dépendant en grande partie des apports extérieurs et du recouvrement des coûts des soins et services de santé auprès des usagers (jusqu’à 70% des frais de fonctionnement).
  • Désarticulation, inégalités et inefficacité du système
  • Exercice anarchique des activités de santé
  • Dysfonctionnement du réseau des laboratoires ne permettant pas de détecter à temps les épidémies
  • Légèreté dans la collecte des données qui souvent ne révèlent pas la fiabilité
  • La démotivation des prestataires qui souvent sont sous-rémunérés et subissent la discrimination et les inégalités dans le traitement (favoritisme envers les Médecins, au détriment des autres catégories professionnelles dont les infirmiers)
  • Non maîtrise des effectifs du personnel public sur l’étendu nationale
  • Système trop bureaucratique comptant rien qu’au niveau central 65 directions dont 52 en charge des programmes spécialisés
  • Présence d’un grand nombre des prestataires (médecins, infirmiers, sages-femmes, techniciens, administratifs…) non matriculés, travaillant depuis des années (voir même au-delà de 4 ans) et ne bénéficiant pas de salaire ni de prime de risque
  • Manque d’objectivité dans la gestion des ressources humaines et manque de transparence dans la gestion des ressources financières
  • Absence des subventions de l’Etat aux fonctionnements des structures de santé
  • Corruption, détournements, favoritismes, népotisme et autres antivaleurs de la part des gouvernants et à tous les niveaux
  • Insalubrité dans les hôpitaux et centre de santé
  • Vide juridique sur la vaccination et la santé de la reproduction (pour ce fait, la RDC a adhéré au Protocole à la Charte africaine des droits de l’Homme et des Peuples relatif aux droits des femmes, mais jusque-là il n’y a pas eu de mesures spécifiques de mise en œuvre, surtout en ce qui concerne la question de l’autorisation de l’avortement médicalisé dans les conditions reprises à l’article 14 dudit Protocole)

Cette situation et ces causes se sont installées et accentuées suite à l’omission des mesures d’accompagnement efficaces pour faciliter aux citoyens le plein exercice du droit et le manque de volonté du gouvernement qui réserve une faible proportion du budget national (soit 7%) au secteur de santé.

L’article 12 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels consacre le meilleur état de santé physique et mental possible, comme un droit. La RDC, ayant ratifié ce traité depuis 1976 a exprimé sa volonté de respecter ce droit en reprenant celui-ci dans sa loi fondamentale de 2006, modifiée et complétée en 2011.

En effet, bien que promut par les textes, l’exercice du droit à la santé a toujours fait face à plusieurs défis. Depuis son accession à l’indépendance, en 1960, l’Etat Congolais manifeste le respect et la protection du droit à la santé en disposant des structures sanitaires publics et en assurant la règlementation du secteur. Dans le but de répondre à ses obligations, plusieurs déclarations ont été faites par différents gouvernements et le dernier est celle de Son Excellence Monsieur Felix Antoine TSHISEKEDI, président de la RDC, promouvant la couverture santé universelle.

Hélas, ces textes et ces déclarations ne se font jamais suivre ni des mesures ni des actions concrètes pour mettre correctement en œuvre ce droit qui jusque-là continue à faire face à plusieurs défis dont les plus pertinents se résument en l’incapacité des services à offrir des soins complets et de qualité répondant correctement et équitablement aux besoins des populations, l’absence de l’équité en santé et le cout des services de santé qui jusque-là reste assez énorme pour une population en majorité pauvre et sans emploi.

Malgré la promulgation de la loi n0 18/035 du 13 décembre 2018, fixant les principes fondamentaux relatifs à l’organisation de la santé publique et promouvant l’idée « santé pour tous et par tous », on constate à ce jour que la mise en œuvre du droit à la santé rencontre plusieurs autres obstacles et défis notamment :

  • L’insuffisance en Hôpitaux Généraux de Référence (250 seulement pour une étendue de 2 345 000 Km2 du territoire national et devant desservir une population de plus de 80 million d’habitants. Par-là, la plus-part de zones ruraux et urbano-ruraux à l’exemple de Kasumbalesa, Walikale, Musokantanda… ne disposent ni d’Hôpitaux ni de centre de santé
  • Manque des frais des fonctionnements dans les structures sanitaires publiques
  • Présence d’un grand nombre de structures privées, dont les soins coutent énormément cher
  • La majorité de la population travaille dans le secteur informel et n’a donc par définition aucune protection sociale
  • En théorie, ceux qui disposent de contrats de travail en bonne et due forme ou, mieux encore, sont salariés du secteur public, ont accès à des mutuelles, ou bénéficient des soins gratuits. En réalité, ce n’est pas si facile ni vérifiable : la plus part des salariés sont pris en charge dans des structures médicales souvent très mal équipées
  • Pour accéder aux soins de qualité, il faudrait avoir suffisamment d’argent, car malgré la présence ou pas d’une structure publique, c’est le patient ou sa famille qui prend en charge la totalité du coût des soins et services de santé.
  • Et lorsque ce n’est pas l’argent qui pose problème, les patients, confrontés à l’éloignement géographique, souvent obligé de faire des voyages et parcourir des distances allant de 500 à plus de 2000 Km, voir même vers d’autres pays de l’Afrique et de l’Europe pour trouver un spécialiste. (Pour le moment en RDC, les spécialistes ne se retrouvent que dans de grandes villes comme Kinshasa, Kisangani et Lubumbashi. En dehors de ces 3 villes, il est très rare, voir quasi impossible de trouver un spécialiste ou un cabinet spécialisé en Cardiologie, Gynéco-Obstétrique, Réanimation, Néphrologie, épidémiologie, pédiatrie, Ophtalmologie…
  • La plus part des structures des soins existant dans des milieux ruraux (Centres de santé, dispensaires et postes de santé), exercent dans l’illégalité tout en offrant des soins de qualité douteuse et s’adonnent à des pratiques dangereuses avec des personnels non qualifiés
  • Les structures publiques des soins emploient un grand nombre de prestataires qui n’ont ni matricule ni salaire ni prime de risque et ceux qui en bénéficient ne sont même pas à mesure de satisfaire à leurs besoins de base.
  • La vétusté des infrastructures publiques des soins, construites dans les années 1950
  • Manque d’équipement nécessaire pour les soins adéquats
  • Manque des intrants nécessaires et des médicaments dans la quasi majorité des hôpitaux publics. Et même si on approvisionnait en médicament, le patient est toujours exigé de payer à des prix exorbitants. Le patient est tenu à se débrouiller pour payer ses médicaments et parfois certains matériels des soins (voir même, certains patient sont tenu de payer le carburant avec leur propre argent afin de permettre aux gestionnaires des hôpitaux d’allumer les groupes électrogènes en cas de coupure d’électricité) afin de bénéficier des soins
  • Ce qui est très grave dans tout ça est que même si vous fréquenter une structure publique des soins, vous êtes obligés à payer la facture d’hospitalisation (qui comprend le coût du séjour, le coût des actes médicaux, le coût des actes infirmiers, les coût de laboratoire et autres soins, le coût de l’assainissement, le coût de fonctionnement…) en son entièreté, au cas contraire, le patient est bloqué à l’hôpital jusqu’à l’apurement du montant de la facture (il y a des familles qui sont retenus dans des hôpitaux même durant des périodes allant de 3 à 9 mois pour non payement de la facture, quand bien même que ces hôpitaux sont publiques)

Les inégalités et la discrimination dans le système de santé

Un autre grand défi est les inégalités et la discrimination observables dans les prestations des services ou offres des soins auprès des usagers, consistant à mieux s’occuper des patients qui ont assez des moyens et négliger ceux qui n’en ont pas. En dehors de cela, il y a aussi des inégalités observables dans les traitements des prestataires (certaines catégories professionnelles comme les médecins bénéficient de beaucoup de privilèges et de primes au détriment des autres catégories dont les infirmiers qui sont souvent marginalisés, ignorés et se voient attribués d’une prime équivalente au 1/10 de celle d’un médecin.

2. Comment la situation s'est aggravée par la crise de la COVID-19?

De plus, la situation s’est aggravée par la crise de la COVID-19 dans le sens que la plupart d’hôpitaux généraux de référence, bien qu’étant trop insuffisant, ne disposent pas de laboratoire adéquat, de service de réanimation ni de dispositifs pour l’oxygénothérapie. A tout cela, s’ajoutent des coupures intempestives de l’électricité, l’insalubrité, le manque d’équipement de protection individuel qui fait que les prestataires travaillent sans protection, se contaminent et contaminent à leur tour les membres de leurs familles (à l’exemple d’une dizaine infirmiers contaminées à la clinique NGALIEMA de Kinshasa).

Ce qui est grave est que malgré cette exposition au risque de contamination, la plupart de prestataires n’a même pas eu de prime spéciale ni de motivation. Un grand nombre de prestataires continue à s’exposer bien que n’ayant pas de matricule ni de prime de risque.

Le manque des moyens financiers suffisants et l’absence des systèmes solides de protection sociale ont aussi fait à ce que l’exercice du droit à la santé soit devenu très compromis durant cette période de la pandémie à la COVID-19.

3. Comment les patients de la COVID-19 sont traités? 

Etant exposé et démotivé, les prestataires font preuve de méfiance et d’évitement envers les patients de la COVID-19. Ce qui fait que les patients restent abandonnés dans des salles d’hospitalisation sans bénéficier correctement des soins ni de la nourriture, ce qui fait à ce que soit l’état de santé se détériore ou soit le patient préfère fuir la structure de santé et retourner dans la communauté bien qu’étant malade.

4. Comment la menace d'Ebola exacerbée par la crise de la COVID-19 ont impacté l’accès aux soins de santé de base?

La menace d’EBOLA qui faisait déjà terrain depuis 2019 à l’Est du pays, amplifiée par la survenue de la COVID-19 et le mauvais traitement des patients atteints ont fait à ce que même le taux de fréquentation des hôpitaux et centres de santé baisse sensiblement durant cette période suite à la méfiance de la population de consulter un service de santé par crainte d’être diagnostiqué positif ou se faire contaminé et être retenu à l’hôpital dans de mauvaises conditions et au risque et péril de développer d’autres maladies et épidémies.

Les conditions d’hospitalisation restent précaires, l’insalubrité est observable surtout dans les structures sanitaires publiques qui se voient privées de moyens de fonctionnement et d’autres ressources afin d’assurer leur viabilité et prendre correctement en charge les patients.